jeudi 23 février 2017

Mon vagin, mon accouchement

 
Demain soir, nous présenterons Les Monologues du Vagin au Francocentre d'Iqaluit. Pour le plaisir, comme Eve Ensler, l'auteure des Monologues du Vagin, je me suis inspirée de rencontres avec des femmes pour écrire un monologue. Voici :


Mon vagin, mon accouchement

Mon vagin. Mon vagin? Hum, c'est un tunnel. Un canal. Un organe comme la tête, le nez ou les orteils.

J'ai toujours pensé que mon vagin était une partie de mon corps semblable au reste… Puis un jour, par un total hasard, alors que j'étais enceinte, la femme qui faisait mon suivi m'a demandé : « Comment trouves-tu ton vagin? »

Cette question me semblait ridicule, complètement hors sujet, très intime. Quel pouvait être le lien entre mon vagin et ma grossesse?

La femme qui me préparait à mon accouchement a sorti un chandail à col roulé d'un tiroir. Vous savez, ces affreux sous-vêtements bleu marine ou blanc caillé avec le col plié en double qui nous remonte jusqu'aux oreilles, quand on a huit ans, et que notre mère nous force à enfiler avant de passer la journée dehors à glisser en crazy carpet.

La dame a aussi sorti un ballon de soccer. Elle m'a demandé si je croyais que ce ballon puisse passer à travers le col du chandail. Un ballon de soccer! Vraiment? Peut-être. Probablement, que me me suis dit, c'est fait pour s'étirer, ce bout de guenille là! Elle a souri.
La femme a dit que le col roulé, c'était comme mon vagin. Que mon vagin était souple et extensible. Que si j'apprenais à le détendre, il s'étirerait doucement, qu'importe ce qui y passerait! Je devais explorer mon vagin.

J'ai trouvé cette femme un peu dérangée. Je suis rentrée chez moi un peu angoissée. Puis, secrètement, j'ai essayé ses propositions pour découvrir mon vagin. Je me suis procuré un œuf de Jade, j'ai sorti de l'huile d'olive pour des massages plus doux, plus profond. Je me suis abandonnée à la sensualité et aux fantasmes refoulés. Je sais, j'aurais dû mettre fin à ce suivi de grossesse tellement atypique. Tellement intime. Mais plus je découvrais mon vagin, son anatomie, ses points de réflexologie, plus j'étais heureuse et comblée.

Au rendez-vous suivant, la femme a fixé mon Chéri avec beaucoup de sérieux : « Accoucher, c'est vraiment comme faire l'amour. Surtout, il faut être calme, amoureux, et éviter les commentaires, les questions et les téléphones cellulaires. Les seuls mots autorisés sont « t'es belle » et « je t'aime ». Le moindre faux pas peut interrompre le processus, comme lorsque tu fais l'amour. »

Ensuite, elle s'est tournée vers moi et, dans son élan dictatrice, elle a poursuivi : « Accoucher devrait être doux, soit silencieuse, ne te plaints jamais, ton corps va comprendre. Tu peux bouger et chercher le confort, mais surtout, savoure les moments doux, il y aura beaucoup de moments doux. Abandonne-toi, comme quand ton vagin s'abandonne au lit. Exerce-toi à t'abandonner. »

La vérité, c'est que j'avais une peur folle d'accoucher, je suis de nature trop anxieuse pour ce type de suivi. Ces rencontres de type « sexologue » n'aidaient en rien à me convaincre que le coeur du bébé suivrait les contractions, que le cordon ne serait pas autour du cou du bébé, que… J'ai trouvé un autre spécialiste, qui considérait mon vagin comme un simple canal, l'examinait par routine, comme quand un médecin dit : « Ouvre bien grand la gorge, je vais vérifier qu'il n'y ait pas d'infection. » Dans le cabinet de ce spécialiste, en l'espace de quelques minutes, mon vagin que j'avais doucement apprivoisé, ma grotte secrète et exaltante, était redevenu qu'un simple tunnel.

Enfin, le moment tant redouté et attendu est arrivé. Lors des premières contractions, je n'étais pas trop sûre si c'était vraiment cela accoucher. C'est bête, mais ce qui m'est revenu en tête, c'était les phrases de cette femme qui m'avait accompagnée durant les premiers mois de ma grossesse : « Abandonne-toi, laisse ton vagin s'ouvrir. » Je suis allée me coucher, me reposer, permettre à mon vagin, puis mon corps tout entier de se détendre. Je me suis endormie. Je n'étais pas sûre si les contractions étaient réelles ou des bribes de rêves. Mon amoureux s'est collé contre moi, dans un silence parfait. La chaleur de son corps sur le bas de mon dos me faisait le plus grand bien.

Les contractions sont devenues intenses, me tiraient hors de mon sommeil. Mais il y avait aussi d'intenses sensations d'extase chaque fois qu'une contraction finissait. Ça m'emplissait de bonheur, j'avais l'impression d'être prise sous l'effet d'une drogue puissante, du mush, pour être exacte. Tout était intense. Le moindre bruit, la moindre caresse, la moindre lumière. Tout soudainement, m'emplissait de joie ou m'irritait. Je flottais.

Nous étions seuls au monde : mon bébé, mon vagin et moi. Chéri m'a demandé si je voulais partir pour l'hôpital. C'était le dernier de mes soucis, j'étais dans ma bulle, en plein milieu d'un rêve, j'étais bien. Même si certaines contractions me transperçaient les reins, le corps tout entier, elle s'envolait tellement vite, que je voulais rester. J'avais encore du temps avant la naissance.

Alors que j'étais debout, agrippée à une chaise, j'ai ressenti un brûlement entre mes jambes, et j'ai revu l'énigme du ballon de soccer et le chandail à col roulé dans ma tête. C'était clair : je m'étais trompée. Le ballon était trop rond, trop large, ça ne passerait jamais. J'ai dit : « Il faut faire le 9-1-1. » « Ça va aller, » que Chéri m'a répondu en me serrant tendrement dans ses bras. C'était comme si un ange me faisait une révélation. J'étais debout, je dansais doucement avec Chéri, puis la contraction suivante, j'ai senti un soulagement, la tête venait d'émerger de mon vagin. Puis, sans que personne ne m'examine ni me demande de pousser, mon utérus a poussé une fois de plus et la plus belle chose du monde est sortie de mon corps. C'était l'extase. C'était orgasmique! C'était tellement irréel, un bébé qui respire, qui va bien, qui vient de naître, mon bébé. C'était merveilleux. Je me sentais belle, féroce, puissante. J'aurais pu soulever la Terre.

Mon vagin est toute autre chose qu'un canal ou un simple tunnel. C'est moi, mon corps, mon âme.

par Cynthia Durand, février 2017

6 commentaires:

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