lundi 24 avril 2017

Lettre à ma grand-mère

"aucun n'arbre ne prend racine sur cette île rocheuse et aride."
 
Chère Anaanasiaq – Grand-maman maternelle,

J'ai reçu avec joie ta dernière missive, toujours écrite avec autant de chaleur et provenant de ta région d'adoption que certains appellent "le nord du Québec". Pourtant, toi et moi, on sait qu'il y a beaucoup plus froid et éloigné que l'Abitibi en ce grand  pays.

Comment sommes-nous aboutis ici, au nord du Nord?

Peut-être est-ce un désir de voyager longuement refoulé ou simplement une envie téméraire d'aventures... Peut-être est-ce la camaraderie entre voyageurs qui deviennent peu à peu notre "famille du Nord", lorsque nous sommes loin de celle d'où l'on vient, ou encore les opportunités uniques qui se présentent à ceux qui posent les pieds en ce monde unique... Peut-être est-ce la nature vierge à l'infini ou la découverte d'une nouvelle culture… Peut-être, enfin, n'est-ce qu'un hasard. Nos maris, quoique de générations différentes, y sont tombés en amour, avec ces grands espaces nordiques et y ont trouvé un travail fier pour faire vivre leur famille, une expérience riche.

Certains jours, tout est complètement blanc: le ciel, la mer, la neige...
J'ai beaucoup pensé à toi, au cours des derniers jours, isolée dans une petite cabane:  un chalet "au fond des bois", comme disent encore mes proches du Sud, qui oublient facilement qu'aucun n'arbre ne prend racine sur cette île rocheuse et aride.

Les rayons de soleil reflétant sur la neige de la toundra, j'ai pensé à toi en regardant les hommes corder du bois et s'affairer aux corvées inhérentes à la vie sans électricité ni eau courante. Ils étaient beaux et travaillants, les hommes. Chère Anaanasiaq, toi qui répétait souvent "comme il est travaillant, celui-là", quand nous passions l'été sur les rives du lac Guéguen et que quelqu'un mettait la main à la pâte...

"Travaillant", voilà une grande valeur, que tu nous as transmise, sans réprimande ni nous forcer à l'ouvrage, simplement par la douceur et la sincérité de tes mots. Simplement, en observant son prochain qui fait sa part. "Travaillant", sans jamais oublier le côté ludique de la vie, car il y avait bien, au lac Guéguen, des moments privilégiés pour visiter l'imaginaire ou jouer au Rummy et à la Chasse à l'as.

Aurores boréales vertes
Peut-être est-ce toi, Anaanasiaq, qui m'a inspiré à choisir un homme aussi passionné et travaillant. Alors, Anaanasiaq, dis-moi, quel était ton secret? Ton secret pour tenir la maison, cuisiner, laver la vaisselle, prendre soin de tes enfants... tout en étant enceinte du suivant? Parce que, j'avoue, ces jours-ci, mon corps (et quelques inconforts) me rappelle continuellement d'en faire moins, de ralentir mon rythme, de m'allonger plus souvent, de dormir plus longtemps.

S'il te plaît, Anaanasiaq, raconte-moi ta quatrième  grossesse... Est-ce que le corps s'y habitue? Comment arrivais-tu à te reposer avec les impératifs du quotidien? Est-ce que les quatrièmes bébés bougent davantage la nuit? L'accouchement d'un quatrième est-il davantage un événement serein et instinctif? Cet enfant, entend-il les cris et les bonheurs dans la maisonnée pour y naître déjà un peu accoutumé?

Heureusement, les grands deviennent, de jour en jour, un peu plus travaillants!

J'ai hâte de te lire, Anaanasiaq. J'ai soif de ta sagesse, de ton expérience. En attendant, Anaanasiaq, je te promets, je prendrai du repos. Du repos, tout en alternant avec le travail; le travail invisible d'une femme, de son âme, de son foetus demandant, de ses enfants rayon-de-soleil-et-orage-de-temps-en-temps, de ses tâches quotidiennes continuellement à recommencer... quelques précieux instants de repos, ci-et-là, et bien mérités.

Je t'aime, Anaanasiaq.

Cynthia xx



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Et lettre que j'ai reçu, la réponse de Anaanasiaq !

vendredi 7 avril 2017

On m'a volé mon vagin

Ce matin, je publie ce texte spécial,
composé pour mon amie Kooloo,
qui, il y a exactement un an,
s'est fait voler son vagin.

On lui a rendu… encrassé, mutilé, empoisonné.

J'écris ce texte pour briser le silence,
et aussi, parce que j'aimerais prendre ta blessure,
Kooloo, et la jeter à la mer…

Malheureusement, je sais que c'est impossible,
de faire disparaître ce trauma par magie,
alors, j'espère y mettre un peu de baume…





On m'a volé mon vagin

C'est arrivé comme un accident de la route.
Vous savez, on a beau suivre le code de route, respecter les limites de vitesse, toujours faire ses angles morts… un accident, malheureusement, ça n'arrive pas qu'aux autres.

Ça aurait pu arrivé à la belle fille dans l'auto bleue, à l'imprudente qui dépassait en zigzag sur l'autoroute, je ne sais pas, moi, à quelqu'un d'autre!

Ce matin, là... bang! un tracteur m'a coupé le chemin, j'ai pris le champ, j'ai perdu connaissance, puis, quand je me suis réveillée, le tracteur m'avait pillé dessus avec se grosses roues sales et il avait pris la poudre d'escampette.

D'accord, ça ne s'est pas passé sur la route, mais je vous jure: un tracteur m'a drogué, à mon insu, et m'a passé sur le corps. Il m'a complètement défiguré. Il a complètement défiguré mon vagin.

Vous pouvez imaginez comment un soldat sur un champ de bataille se sent quand il vient de perdre se deux jambes et son pénis. Quand j'ai repris conscience, j'avais l'impression qu'on m'avait abandonné, sur un champ de bataille puant, avec une bombe explosée dans le vagin.

J'ai essayé de me laver, de me libérer de l'odeur, du sperme dégoûtant, de ses traces de roues sales sur mon corps. Le problème, c'est qu'il m'avait défiguré par l'intérieur, qu'il y avait une couche de crasse dont je n'arrivais pas encore à me défaire. Ses grosses roues boueuses ont râpé mon vagin, émietté mon coeur, perforé mes organes. Je ne me reconnaissais plus.

J'ai voulu lui crever les quatre roues, à ce tracteur empoisonné; scier son volant; verser de l'arsenic sur son moteur. Mais il s'est sauvé, comme un animal sauvage enragé. Et, personne, personne, ne lui a couru après, ni ne l'a rattrapé, même pas la police. Parce que le monde, ils s'en foutent, quand on se fait défigurer par l'intérieur. Du vagin jusqu'au fond des tripes, quand c'est par l'intérieur qu'on te défigure, même avec de grosses roues sales puantes, les gens autour ne le voient pas, le mal, ils ne la comprennent pas, la souffrance.

Mais le cerveau, lui, rien ne lui échappe, même quand le corps ne comprend pas. Le cerveau voit noir, il cherche un coupable, il m'accuse, il cherche à assembler les pièces du puzzle, à reprendre le dessus dans un énorme nuage noir. Puis il me renvoie les images du cauchemar, à tout moment, comme les anciens combattants traumatisés de guerre. Ensorcelée par ce gros tracteur dégoûtant, le souvenir épouvantable et la douleur me transpercent l'âme, à tout moment, sans prévenir.

Mon corps a versé de l'eau salée et a bien voulu s'y noyer. Mais la Vie, elle m'a attrapé par le chignon, et m'a empêché au tout dernier moment, de choir de fond de l'océan. Parfois, j'espère que ce tracteur, s'y rendre à l'océan, que ses grosses roues sales y restent coincées à jamais, qu'il s'y noie. Pas par vengeances, je me suis bâti une carapace, je ne le reverrai probablement jamais; mais je veux qu'il pénètre l'océan, par protection, pour les autres filles, belles ou laides, jeunes ou vieilles, naïves ou éduquées... vous savez, les accidents de la route, ça n'arrivent pas qu'aux autres.


Pour Kooloo,
avec amour,
Cynthia xx

Note : Kooloo est une fée. Aujourd'hui, elle fait preuve d'une résilience incroyable : elle croit en la Vie, même si la Vie a été injuste et brutale à son endroit. Kooloo est une fée à l'aile brisée... qui continue de faire de la magie autour d'elle, malgré certains jours plus gris, pendant que son aile se répare doucement. Bientôt, Kooloo, je suis sûre que tu reprendras ton envol, haut et fier! Je pense à toi! N'hésitez pas à lui laisser un message en commentaire, je suis sûre qu'elle appréciera ce baume sur son aile brisée.

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